René Magritte
Reproduction Prohibited, 1937
Il faut que je change de lit, de canapé, de fauteuil et que je
peigne les vitres pour modifier la couleur du jour.
Il faut que je soulève ce corps bien trop lourd avec cette conscience
qui ne peut plus rien. Une conscience où palpite encore un petit noyau, qui s’obstine à vivre au milieu d’une masse inerte. J’ai perdu la faculté d’apprécier l’écoulement du temps. Je suis déjà
un fantôme, une fumée qui pense.
De page en page, j’ai connu la gloire, la misère, j’ai fait l’amour,
souvent et approché la mort, parfois. Les amis de passage se sont succédé, les ennemis, eux, n’ont pas survécu. Grâce à lui, j’étais comme un dieu, immortel et invincible.
Ma vie est un roman, mais, ma vie ne tient qu’à un roman. De mots, de
phrases, d’idées, on m’a nourri. Je suis sorti du néant par la magie de son génie.
Maintenant, le monde où je vis ne me permet plus de voir loin, à
peine, la distance à laquelle un écrivain myope apercevrait sa feuille blanche, juste à une portée de plume.
Un mot, une phrase, une idée et tout peut
recommencer.
Je revendique mon existence.
Mon cœur bat encore, pourquoi ne l'entend-il pas ?
Je suis sûr qu'il est toujours plus ou moins vivant, assez sans
doute pour avoir écrit ce roman.
Il faut que je change de lit, de canapé, de fauteuil et que je peigne
les vitres pour modifier la couleur du jour.
Il me faut d’autres rêves, d’autres assises, d’autres
couleurs.
Il faut que je fasse place nette.
Il faut que je gomme mes traits. Que je m’efface. Pour le voir, l’autre.
L’autre se cache toujours. Il ferait presque le mort.
J’ai changé. J’ai tout changé.
Ne reste que moi.
Je suis devant le miroir. Tous les personnages tremblent. Je le sens. Ils
appréhendent que rien ne soit comme avant. Je le sais.
Je gratte, griffe, arrache, lacère ma peau. Je veux laisser place à son
visage.
Car je suis sûr qu'il est toujours plus ou moins vivant, assez sans
doute pour avoir écrit ce roman.
Le miroir me regarde, il ne doute de rien. Il me rend une image, la seule qui lui soit possible de renvoyer ; celle dont je ne veux plus ; celle que mes ongles ont abîmée. J’entends un
cœur battre, il n’est donc pas trop tard. Le miroir doute, ne sait plus, il s'efface. Derrière lui l’espace, une nuit d'encre sur une page blanche.
Je marche au bord du vide, limite infime entre Tout et Rien, entre
naissance et renaissance. Voyage sans retour, sans doute, sans espoir.
… Et ce cœur qui bat toujours.
Il fait tout noir, ici, là-bas. Je veux du bleu, je veux des mots, je veux des cris. « ÉCRIS ! » Je veux de la vie. Changeons. Échangeons. Ta vie contre la mienne. La
tienne s’éteint, la mienne m’étreint. Fais un pas, avance, bascule. Passe de l’autre côté. Nous n’avons rien à perdre. Tout à inventer. Penche-toi. Épanche-toi. Le vide n’est rien, est tout.
Lâche prise. Je prends.
Il fait noir d'encre. L'ancre est au fond, accrochée aux dernières algues. Elles ondulent, se balancent, s'en balancent. Ici, là-bas, sa présence est partout. Ma plume jadis
si légère ne lui donnera plus d’ailes. Ma plume s'est envolée dans un ciel gris en y répandant ses sanies. C’était une plume mal accrochée, rétive peut-être. Elle s’est abîmée.
…J’entends encore son souffle si faible, comme râle dans l’océan bleu de l’encrier.
Plongeons. Ancre-toi à ma ligne couleur marine. Ici, rien ne pèsera. Je l’écrirai. Elle. Redresse
la tête. Ouvre les yeux. Regarde. Je suis toi, tu es moi. Et vois comme je l’écris. Elle. Elle est devant toi. Chez toi, chez moi,
j’ai changé de place le lit, le canapé, le fauteuil et j’ai ouvert la fenêtre en grand, pour voir la couleur du
jour.
Je t’ai laissé mon rôle. Mon existence désormais s’inscrit, s’écrit dans le cœur de ta plume. Nos destins sont liés, reliés. M’accorderas-tu longtemps le droit d’exister avec
Elle, avec toi.
Un cœur qui bat pour deux êtres. Deux êtres qui se battent pour n’en
faire battre qu’un. Tu es ici, dans le Grand Théâtre, et comme ailleurs, l’illusion est parfaite. On croit, on espère, puis un jour, on découvre… Chacun sa prison, chacun son univers asilaire.
Mais je suis toi, tu es moi et les autres ne sont que des ombres comme nous. Ils cherchent un lieu pour exister, pour y répandre des graines d’existence qui justifient la
leur.
La vérité, la justice, la beauté, le bien souverain, tout ce qui rend
le monde intelligible est encore et toujours derrière toi. Derrière cette porte verrouillée.
Ici aussi, il te faudra imaginer changer de lit, de canapé, de
fauteuil, il te faudra imaginer à travers les vitres la couleur du jour qui décline.
Dieu n’est pas d’ici, ou pas assez vivant sans doute pour avoir
écrit ce roman.
Dieu ? Mais je suis… Dieu ! Alors vis… -même
d’illusions, pendant que j’écris…
Denis / co errante
Entre nous