1ère heure :
1h. Un homme averti en vaut deux... ça, je devrais le savoir, depuis le temps que ma femme me le répète. Et le café, le soir, ça empêche de dormir. Et en plus, tu me réveilles... Ah ! Tu vas
être en forme demain ! M’étonne pas que M. Demaille râle...
2ème heure :
2h. Si un aveugle en conduit un autre, ils tomberont tous les deux. Celui-ci, c’était le dicton préféré de ma mère. Je me le suis rappelé en me faufilant dans la nuit de la maison. Impression de
n’être jamais comme il faut.
3ème heure :
3h. Affalé devant un verre d’eau, j’ai passé le temps en observant très minutieusement le moindre objet de la cuisine, la plus petite tache sur les murs aux motifs "cerises". C’est con, les
cerises, sur un mur... Penser à retapisser un de ces jours... Penser d’abord à trouver le sommeil. Demain, je bosse. Debout à 7 h, bon dieu de bon dieu... Dieu..., dit aussi un autre dicton de ma
mère, aide à trois personnes : aux fous, aux enfants et aux ivrognes. Merci maman, merci mon dieu ! J’avale coup sur coup trois verres de la bouteille de vin entamée. Plus un p’tit
dernier pour la route.
4ème heure :
4h. Je tue Demaille. Il a les quatre fers en l’air.
5ème heure :
5h. Cela fait les cinq colonnes à la une, je suis un héros.
6ème heure :
6h. Thérésa se lève, comme tous les matins, à 6 heures tapantes, hurlantes.
7ème heure :
7h. Au prix d’un effort sur-humain, accomplir les sept premières tâches de la journée : me lever, me laver, m’habiller, prendre mon café, laver mon bol sans oublier le couteau et la petite
cuillère, prendre ma serviette et fermer la porte à clé.
8ème heure :
8h. Et comme tous les matins, même galère, même embouteillage. 8 minutes sur place.
9ème heure :
9h. J’ai salué M. Demaille vêtu d’un complet tout neuf.
10ème heure :
10h. Le démarchage ne marche pas, malgré la dizaine de coups de téléphone passés à d’éventuels clients. Va falloir jouer serré.
11ème heure :
11h. Pause café, "le bouillon d’onze heures", sous l’œil hargneux de Demaille.
12ème heure :
12h. Ce midi, steack-nouilles à la cantoche. Fred, qui lui foutrait bien également douze balles dans la peau, a comparé Demaille au plat de pâtes : "gluant..."
13ème heure :
13h. Re-café, et re-café. Comme les huîtres, ces temps-ci : treize à la douzaine.
14ème heure :
14h. Demaille m’a convoqué. Je suis au quatorzième dessous, deuxième étage, porte 228. Du chiffre ou viré ! Ce client, il va falloir l’avoir, a éructé la nouille gluante. J’en aurais presque
rit, en pensant à Dédé. J’ai également pensé aux taches sur les murs de la cuisine.
15ème heure :
15h. J’ai eu beau en faire passer quinze pour douze, le client ne s’en est pas laissé compter. La nouille gluante va me coller au train. J’partirais bien en vacances.
16ème heure :
16h. Demaille est ventre en avant. Premièrement, je vous avais prévenu. Deuzio, je suis très déçu. Tierco, les chiffres de la société... bla bla bla. Il n’y a que Demaille qui m’aille pas et qui
vomit ses chiffres et sa haine, et seizièmement, je m’en vais sans même claquer la porte. Fatigué.
17ème heure :
17h. Fatigué et euphorique. La maison est calme. J’écoute Roméo et Juliette, op. 17, de Berlioz.
18ème heure :
18h. Thérésa est rentrée. Ce soir, on mange des lasagnes congelées, pas cher, 4,18 euros la boîte, j’en ai pris trois.
19ème heure :
19h. On mange des lasagnes congelées décongelées au bout de 19 minutes.
20ème heure :
20h. Les infos. On entend ne rien changer. Vingt morts dans un attentat.
21ème heure :
21h. Après très exactement vingt et une minutes de pub, le film commence. Café.
22ème heure :
22h. Thérésa commente le film toutes les vingt-deux secondes. Fatiguant.
23ème heure :
23h. Magazine société. Intermittence et précarité. Vingt-trois minutes de débat stérile. La culture à la télé.
24ème heure :
24h. Thérésa est partie se coucher. Tu viens pas ? Non, demain, c’est Samedi, j’bosse pas. N’oublie pas, demain samedi 24, contrôle de la voiture. Thérésa pense à tout.
25ème heure :
1h. D’ailleurs, y va peut-être pas me virer. Bon, une chance sur deux. Le mot chance me fait sourire.
26ème heure :
2h. Je lis "La Terre des deux promesses", d’E. Habibi, et Y. Kaniuk.
27ème heure :
3h. M’en fous, j’en profiterai pour refaire la tapisserie. En trois coups de cuillères à pot... Je me tourne et me retourne dans mon lit.
28ème heure :
4h. Quatre pelés et un tondu sont à mon enterrement. Thérésa est une belle veuve. Demaille est là qui lui propose de refaire la tapisserie de la cuisine. Thérésa lui dit qu’elle a des lasagnes
dans le congélateur.
29ème heure :
5h. Je ressuscite, mais la voiture refuse de démarrer. Pierre, tu vas être en retard ! Thérésa dit que c’est normal, pas même une voiture ne se laisserait mener par un irresponsable de mon
genre. Thérésa est morte de rire. Je l’ai tuée de cinq coups de truelle. Je suis en sueur.
30ème heure :
6h. Thérésa se lève à six heures tapantes, hurlantes.
31ème heure :
7h. Elle chausse ses bottes de sept lieu, c’est le grand ménage du samedi. Le grand bordel aussi.
32ème heure :
8h. Huit heures ! Debout ! N’oublie pas le contrôle de la voiture qu’est à dix heures. Thérésa pense à tout.
33ème heure :
9h. J’entreprends les cinq tâches du samedi : me lever, me laver, m’habiller, prendre mon café, laver mon bol sans oublier le couteau et la petite cuillère. Je sors et me dirige vers la R.9
blanche payée à crédit.
34ème heure :
10h. La voiture refuse de démarrer. Thérésa est là, chaussons élimés aux pieds, le monde s’est écroulé. Ah évidemment, maintenant tu l’as noyée. Mais qu’as-tu dans le crâne. Faut vraiment être
irresponsable pour noyer ainsi sa voiture le jour d’un contrôle, et bla bla bla, bla bla bla. Je sors de la voiture, lui balance les clés avec un grand sourire, rentre à la maison et ferme le
verrou derrière moi. Thérésa s’est d’abord mise à taper contre la porte en m’insultant au moins une dizaine de fois, puis le silence...
35ème heure :
11h. "Onze heures ! Le facteur doit être passé ! Faut que j’y aille, aussi ?..." aurait crié Thérésa. Il n’y a qu’un courrier, à en-tête de la société, "Monsieur, nous sommes au
regret, bla bla bla...". Tout en sifflotant, j’ai commencé à déchirer consciencieusement, petit morceau par petit morceau, la tapisserie de la cuisine. Finalement, je vais plutôt
peindre.
Entre nous