Jeudi 1 mai 2008


L'idée est d’écrire un texte à partir de la première phrase d’un livre, pour finir sur sa dernière phrase. Aujourd'hui encore...

 

…et suite au texte de Denis, « Autre », à partir de « Asiles de fous » de Régis Jauffret, nous avons poursuivi en duo et pris quelque liberté en ce qui concerne la fin.


 

    "Asile de fous", Régis Jauffret

    Gallimard, 2005

 

    « Il faut que je change de lit, de canapé, de fauteuil et que je peigne les vitres pour modifier la couleur du jour. »

 

    (…)

 

    « Je suis sûr qu'il est toujours plus ou moins vivant, assez sans doute pour avoir écrit ce roman. »


 

René Magritte
Reproduction Prohibited, 1937


Il faut que je change de lit, de canapé, de fauteuil et que je peigne les vitres pour modifier la couleur du jour.

Il faut que je soulève ce corps bien trop lourd avec cette conscience qui ne peut plus rien. Une conscience où palpite encore un petit noyau, qui s’obstine à vivre au milieu d’une masse inerte. J’ai perdu la faculté d’apprécier l’écoulement du temps. Je suis déjà un fantôme, une fumée qui pense.

De page en page, j’ai connu la gloire, la misère, j’ai fait l’amour, souvent et approché la mort, parfois. Les amis de passage se sont succédé, les ennemis, eux, n’ont pas survécu. Grâce à lui, j’étais comme un dieu, immortel et invincible.

Ma vie est un roman, mais, ma vie ne tient qu’à un roman. De mots, de phrases, d’idées, on m’a nourri. Je suis sorti du néant par la magie de son génie.

Maintenant, le monde où je vis ne me permet plus de voir loin, à peine, la distance à laquelle un écrivain myope apercevrait sa feuille blanche, juste à une portée de plume.

Un mot, une phrase, une idée et tout peut recommencer.  

Je revendique mon existence.

Mon cœur bat encore, pourquoi ne l'entend-il pas ?

Je suis sûr qu'il est toujours plus ou moins vivant, assez sans doute pour avoir écrit ce roman.

 

Il faut que je change de lit, de canapé, de fauteuil et que je peigne les vitres pour modifier la couleur du jour.

Il me faut d’autres rêves, d’autres assises, d’autres couleurs.

Il faut que je fasse place nette.

Il faut que je gomme mes traits. Que je m’efface. Pour le voir, l’autre. L’autre se cache toujours. Il ferait presque le mort.

J’ai changé. J’ai tout changé.

Ne reste que moi.

Je suis devant le miroir. Tous les personnages tremblent. Je le sens. Ils appréhendent que rien ne soit comme avant. Je le sais.

Je gratte, griffe, arrache, lacère ma peau. Je veux laisser place à son visage.

Car je suis sûr qu'il est toujours plus ou moins vivant, assez sans doute pour avoir écrit ce roman.

 

Le miroir me regarde, il ne doute de rien. Il me rend une image, la seule qui lui soit possible de renvoyer ; celle dont je ne veux plus ; celle que mes ongles ont abîmée. J’entends un cœur battre, il n’est donc pas trop tard.  Le miroir doute, ne sait plus, il s'efface. Derrière lui l’espace, une nuit d'encre sur une page blanche.

Je marche au bord du vide, limite infime entre Tout et Rien, entre naissance et renaissance. Voyage  sans retour, sans doute, sans espoir.

… Et ce cœur qui bat toujours.

 

Il fait tout noir, ici, là-bas. Je veux du bleu, je veux des mots, je veux des cris. « ÉCRIS ! » Je veux de la vie. Changeons. Échangeons. Ta vie contre la mienne. La tienne s’éteint, la mienne m’étreint. Fais un pas, avance, bascule. Passe de l’autre côté. Nous n’avons rien à perdre. Tout à inventer. Penche-toi. Épanche-toi. Le vide n’est rien, est tout. Lâche prise. Je prends.

 

Il fait noir d'encre. L'ancre est au fond, accrochée aux dernières algues. Elles ondulent, se balancent, s'en balancent. Ici, là-bas, sa présence est partout. Ma plume jadis si légère ne lui donnera plus d’ailes. Ma plume s'est envolée dans un ciel gris en y répandant ses sanies. C’était une plume mal accrochée, rétive peut-être. Elle s’est abîmée.

…J’entends encore son souffle si faible, comme râle dans l’océan bleu de l’encrier.

 

Plongeons. Ancre-toi à ma ligne couleur marine. Ici, rien ne pèsera. Je l’écrirai. Elle. Redresse la tête. Ouvre les yeux. Regarde. Je suis toi, tu es moi. Et vois comme je l’écris. Elle. Elle est devant toi. Chez toi, chez moi, j’ai changé de place le lit, le canapé, le fauteuil et j’ai ouvert la fenêtre en grand, pour voir la couleur du jour.

 

Je t’ai laissé mon rôle. Mon existence désormais s’inscrit, s’écrit dans le cœur de ta plume. Nos destins sont liés, reliés. M’accorderas-tu longtemps le droit d’exister avec Elle, avec toi.

Un cœur qui bat pour deux êtres. Deux êtres qui se battent pour n’en faire battre qu’un. Tu es ici, dans le Grand Théâtre, et comme ailleurs, l’illusion est parfaite. On croit, on espère, puis un jour, on découvre… Chacun sa prison, chacun son univers asilaire. Mais je suis toi, tu es moi et les autres ne sont que des ombres comme nous. Ils cherchent un lieu pour exister, pour y répandre des graines d’existence qui justifient la leur.

La vérité, la justice, la beauté, le bien souverain, tout ce qui rend le monde intelligible est encore et toujours derrière toi. Derrière cette porte verrouillée.

Ici aussi, il te faudra imaginer changer de lit, de canapé, de fauteuil, il te faudra imaginer à travers les vitres la couleur du jour qui décline.

Dieu n’est pas d’ici, ou pas assez vivant sans doute pour avoir écrit ce roman.

 

Dieu ? Mais je suis… Dieu ! Alors vis… -même d’illusions, pendant que j’écris…

 

Denis / co errante

 

par co errante publié dans : A partir d'ailleurs
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Commentaires

Votre texte a suscité en moi bien des impressions : je retiendrai celle du miroir. En m'abandonnant, j'ai revu cette image des deux miroirs face à face et des visages qui se réfléchissent à l'infini : c'est toujours au plus loin que j'essaie de voir, toujours au plus flou, toujours je m'interroge, qui est-il après ?
commentaire n° : 1 posté par : guelum (site web) le: 02/05/2008 15:16:44
Oui, Gélum, l’effet miroir est bien là.
Nous avons souhaité continuer ce texte, car le hasard a voulu que Co y voit un auteur de roman et moi un personnage de roman. Il fallait donc que ces deux là se rencontrent et quoi de mieux qu’un miroir pour les véhiculer l'un vers l'autre. Ils ont été plus loin que le simple fait de communier, ils ont échangé leur vie. Mais le miroir les a renvoyés à leur propre reflet. En quête d’un miroir de référence, ils sont condamnés dans le monde sensible.
Merci pour ton commentaire.
commentaire n° : 2 posté par : Denis le: 03/05/2008 17:01:35
Hola !
De rien... Denierrante ! Moi, c'est avec g.u.e. !
commentaire n° : 3 posté par : guelum (site web) le: 03/05/2008 21:56:14
Qui est-il ? Autrement, parfois, ailleurs, parfois, et plus ou moins. Plus, pour le moment, je suppose. Mais le flou, le même que le tien, le nôtre, l'approchera de l'évidence, de toute façon : il est appelé à disparaître. Et seul.

guelum, merci de ton commentaire.

(c'est Denis qui voit flou, en ce moment...)
;-)
commentaire n° : 4 posté par : co errante le: 03/05/2008 23:08:52
ola... Toutes mes excuses Guelum. Sans mes lunettes gélumal.
commentaire n° : 5 posté par : Denis le: 04/05/2008 10:29:33
et ola ainsi est une vague...
commentaire n° : 6 posté par : guelum (site web) le: 04/05/2008 12:39:24
Es la nueva ola, alors.
:-)
commentaire n° : 7 posté par : co errante le: 04/05/2008 12:51:23
oui Guelum, Eole a lui même poussé cette vague.
commentaire n° : 8 posté par : Denis le: 05/05/2008 16:01:40
Oh dieu Denis, dans la confidence du vent...
commentaire n° : 9 posté par : guelum (site web) le: 06/05/2008 08:41:07
Quel duo... ! Et quel incipit, quelle phrase à la fin ! Bravo :)
commentaire n° : 10 posté par : cath (site web) le: 07/05/2008 18:42:41
Merci Cath. Cela ne m'étonne pas, qu'elle te plaise...
;-)
commentaire n° : 11 posté par : co errante le: 08/05/2008 17:03:55

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