Ici, c'est la nuit et là-bas, le jour.
La scène est peu éclairée. Milieu d'estrade, au premier plan, à droite, on distingue une jeune femme, assise
sur un banc. Elle regarde une sculpture de pierre blanche, sur socle : un homme et une femme. On les voit de dos, trois quart profil. L'homme est derrière la femme, la tête légèrement penchée sur
le cou de la femme, ses bras enserrent le haut de son corps, les corps sont étroitement mêlés, la femme semble tenir ses mains. Ils regardent loin devant.
Deuxième plan, fond de scène, une silhouette enveloppée de pénombre ; on devine une femme, immobile,
assise derrière une table. Elle semble tenir un crayon.
Éclairage sur la sculpture. Éclairage plus modéré sur la jeune femme. Elle parle (voix off). L'autre femme,
toujours dans l'obscurité, semble l'écouter, elle bouge parfois légèrement.
Elle (voix off) : Il lui raconte ce jour où ils ont chacun
secrètement souhaité, à la même seconde précise, ne jamais être séparés. Le jour où, par quelque magie provoquée par ces pensées pures, ils sont devenus de pierre, posés ainsi, à jamais enlacés.
On ne les voit pas bouger, mais à qui sait voir mieux, ils sont vivants, ici, dans ce jardin et ailleurs, n'importe où. Là où ils vont. Là où ils sont. Ensemble et libres à jamais. (long
silence) En ce moment, ils sont devant la mer... Il lui murmure encore et encore leur histoire puis la couleur de l'eau et celle de ses yeux, il n'a pas oublié de lui raconter ce qu'il avait
promis de lui raconter, un jour, il lui fait entendre, ailleurs, la grive musicienne, les notes qu'elle invente pour eux, il lui décrit, au bord de cette rivière, les nuages qui ne passent que
pour eux et jamais n'annonceront l'orage, elle lui montre là-bas, l'horizon, lui dit qu'elle n'irait jamais là-bas, sans lui, et si on allait dans une ville. Ils sont dans la ville
maintenant, sur une place, peu importe son nom aujourd'hui, ils avaient juste envie de regarder les gens passer. Il lui raconte l'histoire de celui-ci, qui n'a jamais vraiment aimé, et
l'histoire de celle-ci, qui bientôt ne sera plus, par amour. Elle pleure pour elle. Il baise ses larmes puis, après avoir survolé mille pays, mille histoires, après mille autres caresses, mille
autres nuits, ils se retrouvent là, à nouveau, et je vois bien qu'ils ne me voient pas. Je sais bien que personne ne me verra plus.
Un homme, jeune, fait son entrée, au tout premier plan de la scène, côté droit. Il marche lentement puis
s'arrête, regarde la jeune femme.
Lui : Elle ne me voit toujours pas. Elle est ailleurs. Mais
où ? Qu'on me le dise, que je mette en travers de son chemin, qui ne mène nulle part ! Qu'elle me regarde, enfin !
La lumière éclaire un peu plus la femme, au second plan. La femme semble trembler. Elle se lève et se rassoit.
La jeune femme la regarde. La femme la regarde puis se tasse sur sa chaise. La jeune femme se lève. Le jeune homme et la femme la suivent tous deux des yeux, elle passe devant lui, sort. Il lève
les bras dans un geste d'impuissance puis baisse la tête tandis que la femme pousse un long soupir et que s'éteint la lumière sur sa silhouette. Rideau.
Je clique. Seule la lumière bleutée du témoin du pc en veille traverse la nuit.
Entre nous